Le pompier et le Montblanc

Le coup de fil était arrivé tardivement au central du Centre de Secours et, malgré la célérité de l’équipe, la maison était intégralement la proie des flammes, le vieil homme sur le trottoir, hébété de voir la demeure, qui avait vu grandir enfants et petits-enfants, réduite à néant.
Il était vêtu d’une robe de chambre élimée recouvrant un pyjama rayé qu’on entr’apercevait par l’encolure. Il était sorti sans aucune affaire, sans aucun sac.
Les pompiers avaient versé de l’eau sur les cendres, inspecté les décombres tandis que leur chef recueillait les informations pour son rapport et semblait désemparé face au mutisme du sinistré. Pas d’animal de compagnie, pas d’arrivée du gaz dans la maison, les pompiers firent rapidement leur tour, ramassant un range-documents métallique qui avait résisté aux flammes.
Ils le tendirent à son propriétaire qui le regarda d’abord sans réagir avant de s’en saisir maladroitement. Il l’ouvrir machinalement, faisant tomber une partie de son contenu. Des factures, des relevés de comptes virevoltèrent avant de retomber sur le sol.
Le chef de bord fut le plus prompt à se baisser pour ramasser les feuilles, ses doigts rencontrèrent un objet dur à travers les feuilles et il manqua de le faire tomber mais, assurant sa prise, il posa prudemment son fardeau sur le sol avant d’extraire un stylo d’entre les documents.
– Mon Montblanc!
Le vieil homme avait pâli et semblait prêt à défaillir, un robuste caporal lui prit le bras et le fit s’asseoir sur le marche-pied du camion. Il commença à parler, mezzo-voce.
Je croyais qu’on me l’avait volé, que mon petit-fils, alors adolescent  me l’avait dérobé. Il traversait une mauvaise passe et je ne voyais pas d’un bon œil ses fréquentations au skate-park. Aussi, quand je ne réussis plus à mettre la main dessus, je n’avais pas hésité longtemps avant de le soupçonner et cela devait jeter un trouble durable dans mes relations avec sa mère, ma fille cadette. Que l’on puisse soupçonner son fils dépassait son entendement et il se passa des mois avant qu’elle ne remette les pieds ici.
Le vieillard, les yeux brillants maintenant, reprenait du poil de la bête et parlait plus fort désormais.
Je venais d’avoir 70 ans, mon petit-fils était revenu passer quinze jours en Europe pour les Fêtes et il avait réussi à nous faire accepter une invitation au restaurant. Au moment du dessert, il sortit un petit paquet de la poche de son manteau. La forme du paquet m’était familière, le poids léger. J’avais reconnu un écrin à stylo.
J’ouvrais fébrilement le paquet et découvrais un exemplaire du stylo disparu.
– Tu l’as beaucoup cherché, n’est-ce pas? Bien sûr, ce n’est pas le tien. Celui-ci a appartenu au père de mon boss. J’espère que sa plume te conviendra même si on m’a expliqué que cela pouvait se trouver sur Internet!
J’étais partagé entre la colère et la joie. Ce petit con se payait ma tête? Me donnait-il une leçon par-delà les années? L’ambiance festive, les regards candides autour de moi firent pencher la balance du coté du plaisir.
Celui-là même que je devais éprouver par la suite à utiliser ce stylo dont la plume, sensiblement plus fine que celle que j’avais eue convenait mieux à ma main devenue vieille.
Dévissant maladroitement le capuchon, le vieil homme avait encore les mains qui tremblaient. Une goutte d’encre jaillit de la plume et s’écrasa sur les feuillets blancs qui l’avaient hébergé pendant toutes ces années.
Un sourire vint sur ses lèvres et il se laissa emmener vers l’ambulance où l’on souhaitait le voir monter pour contrôler ses constantes.
Au moment de monter, il regarda son stylo un instant avant de le tendre au pompier qui l’avait exhumé des papiers.
– Tenez! Il était disparu pour moi depuis toutes ces années, il n’existait plus. Je suis sûr que vous en ferez bon usage…
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