Cartouches et bouteilles

Commencer par les cartouches? Débuter par les bouteilles?

Il s’agit de décrire la même facette de ce que fut mon père, cette manie, ce rituel(?), de toujours garder de la réserve.

Autrement, comment interpréter l’état des rayonnages de sa cave quand, à l’entrée de l’hiver 2014, j’entrepris de la vider en prévision du déménagement qui s’annonçait.

L’accumulation s’était étalée sur près de 50 années et il fallait bien commencer le vide par un bout!

500 places donc dans les étagères, presque toutes occupées. Bien vite, j’évacuai les 370 bouteilles vides stockées là, en attendant quoi? Était-ce un souvenir de l’époque où il achetait son vin en Cubitainer avant de le mettre en bouteilles? Peut-être. Soit. En une après-midi, la place était redevenue nette, prête pour un inventaire de cave digne de ce nom.

Au milieu des années 70, mon père, conseiller municipal et employé de bureau, acheta ou se fit offrir un stylo-plume Waterman CF. Ce fut ainsi le compagnon fidèle de bien des notes, pour la recherche d’une nouvelle voiture, la préparation d’un périple plus ou moins lointain, les différentes études que mon père aimait mener, pour des travaux dans la maison, le cursus scolaire ou universitaire désunis et des autres.

Mais, le format des cartouches pour ce stylo étant bien spécifique, différent du format international adopté par Waterman lui-même, la production des cartouches s’arrêta quelques années après celle des stylos proprement dits.

Mon père acheta tout d’abord de l’encre en flacon et remplissait une cartouche avec une seringue, la manœuvre lui rappelant peut-être le temps où il aidait son propre père à remplir les encriers des bureaux des salles de classe. Mais, un jour, je tombai sur un stock de cartouches neuves que je raflai à l’usage de mon père. Il consomma ainsi une ou deux boîtes, conservant précieusement les cartouches vides.

Mais, je ne sais pas trop à quand dater la bascule, il cessa un jour d’utiliser son stylo-plume pour s’échiner avec les stylos bille publicitaires des associations caritatives auxquelles mes parents donnaient. Il prétexta, un jour où je l’interrogeai, que l’encre séchait entre deux utilisations. Son bureau était pourtant rempli de boîtes de cartouches vides ET pleines.

Cela me ramena à sa cave. A ses bouteilles sagement rangées et étiquetées, achetées par lui ou offertes par l’un ou l’autre. J’y retrouvai ainsi mes cadeaux, conservées jusque là pour trouver l’occasion de les boire ensemble. Ce stock demeurait immuable alors qu’il utilisait au quotidien des petits Cubitainer, malgré mes encouragements à boire ses bouteilles prêtes à être bues.

Et, quand il fallut vider complètement la cave en vue de la vente de la maison, l’inventaire révéla des Muscadet de 1993, des Premières Côtes de Blaye de 1997 (des bouteilles de mon mariage), des Sainte-Croix-du-Mont 1999. Le Saint Joseph de 1959 ouverte pour les 20 ans de ma sœur n’avait pas servi de leçon : buvable certes mais son temps était plus que passé : j’allais conjuguer ce temps avec les bouteilles de mon père…

Le problème était différent avec les cartouches CF et, lorsque je dénichai mon premier CF aux Puces de Saint-Ouen, j’étais bien content de récupérer une cartouche pour l’utiliser.

En 2015, il m’arrivait de boire une bouteille de mon père, de lui en parler. C’est ainsi que se fit sentir le premier effet du manque après sa mort. J’avais débouché une bouteille de ce Sainte-Croix-du-Mont qui s’était révélée un peu madérisée. Ma première réaction fut de prendre le téléphone pour partager avec mon père : ce vin avait définitivement été bu trop tard !

Sur l’étagère à côté de son bureau, j’ai retrouvé la seringue, le flacon d’encre et 5 boîtes de cartouches, diversement remplies, de cartouches bleues et noires, parfois pleines, mais la plupart vides… Il y avait là tout un stock de cartouches dont, ma collection et mon réseau calamophile s’agrandissant, j’allais avoir l’usage.

Les bouteilles de vin? Je les ouvre au fil des jours, des occasions, d’affinités avec les plats, du plaisir du palais. Mais, je renforce maintenant ces antiques liquoreux et ces respectables rubiconds par de nouvelles recrues.

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2 commentaires

  1. Cartouches et bouteilles, je pensai à une histoire de chasseurs.

    Mais non, c’est un récit émouvant qui me touche profondément. J’ai aussi maintenant le stylo-plume CF de mon père. J’ai ouvert un Cheval Blanc de 1985, imbuvable, et j’ai pleuré.

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