Une fenêtre allumée

J’ai erré une bonne partie de l’après-midi dans les rues du centre-ville, guettant sa présence à mes côtés dans le reflet des vitrines des magasins. C’est devenu un tic tant je ne finissais pas de m’étonner de la voir à mes côtés. Nous sommes aussi dissemblables que possible. Se percher sur des talons de douze centimètres lui permet à peine d’atteindre mon épaule. Ses longs cheveux roux cascadent en longues gerbes ondulées jusqu’à mi-reins tandis que je rase ma tête depuis près de cinq ans, c’est à dire peu de temps avant de la rencontrer. Habitué à aider mes coéquipiers à sauter dans l’alignement en touche, je l’arrache du sol, déclenche l’avalanche de cristal de son rire… Nos deux têtes à la même hauteur, elle habille alors mon crâne de ses boucles entre deux baisers. Il n’existe aussi qu’un seul exemplaire de ce petit bout de femme rompue aux exercices de la barre, au corps de femme-enfant, au regard de jade, faussement ingénue.Et pourtant, j’ai cru la voir à plusieurs reprises, à mes côtés dans le reflet des vitrines, sous l’abri-bus… Mais, au fur et à mesure que l’après-midi finit et que les lumières éclairent les fenêtres des immeubles, j’ai adopté un rythme de marche plus rapide, tournant entre les mêmes endroits, sans m’arrêter, mais me rapprochant imperceptiblement de la rue où nous habitons. Je l’ai quittée ce matin et je n’ai pas eu de nouvelles depuis. Cela n’a rien d’exceptionnel car, si je peux vivre connecté sans arrêt avec elle, elle pourrait rester des heures loin de tout téléphone. Déroutant au début mais je m’y suis finalement résigné.

Mon téléphone sonne. Ce n’est pas elle. Je laisse sonner dans le vide jusqu’à ce que la messagerie vocale prenne le relais, laissant retomber le silence autour de moi. J’approche de notre immeuble. Quand je vire au coin de la rue, je crois voir de la lumière à la fenêtre du salon. Je presse le pas mais, une vingtaine de mètres avant la porte de l’immeuble, je m’aperçois de ma méprise : je me suis trompé d’étage. Je poursuis mon chemin, il fait encore bon pour marcher dehors. Tout le monde n’est pas de cet avis et les passants se font plus rares. Les gens rentrent manger chez eux. Nous mangeons plus tard, à l’heure espagnole, une habitude qu’elle a prise à Liverpool avec ses colocataires sévillanes. J’avais bien aimé Séville. Son amie Anabel s’y est mariée il y a deux ans. Un beau mariage. Dommage que seul un convive parlait anglais à notre table. Je m’étais senti seul même si je ne suis pas un grand bavard. J’aime bien écouter les autres, elle surtout.

La supérette du quartier tire son rideau de fer alors que mes pas m’ont ramené dans notre rue et, là j’en suis sûr, c’est notre salon qui est éclairé, je reconnais la pièce de verre qu’elle a achetée lors d’un marché de créateurs. Nous nous sommes un peu disputés pour lui trouver une place. Elle a eu le dernier mot. De fait, la sculpture est incontestablement mieux mise en valeur près de la fenêtre quand la lumière du jour passe à travers, révélant quantité de détails. Je presse le pas, mes doigts serrant déjà mon trousseau de clefs dans ma poche. Mais une silhouette massive vient d’apparaître dans la lumière, tournant le dos au dehors. Qu’est-ce…. mes poings se sont indépendamment serrés mais mes jambes me portent ailleurs. Je me retourne mais la rue est déserte.
Mon estomac gargouille. 22h ? Ma montre confirme. Je rentre dans le fast-food anonyme du boulevard, près du grand cinéma. Je dévore un menu et quelques sandwiches parmi les cinéastes de la première séance. Je fais durer le café, me sens à l’abri, restant silencieux. La salle est suffisamment grande pour que je reste en dehors des conversations.

Je finis par me résoudre à sortir, mon téléphone a sonné à deux reprises, je n’ai pas reconnu sa sonnerie, j’ai laissé la messagerie faire son travail. Je remonte le col de ma veste légère, reprends ma marche, repasse au pied de l’immeuble. La fenêtre du salon est toujours allumée mais une silhouette féminine a pris le relais, se tient là, à la place de l’armoire à glace. Ce n’est pas elle. Que… je prends mon téléphone, me décide à l’appeler… Cela sonne mais la femme à la fenêtre s’agite, se retourne et scrute la rue. Je suis masqué par l’arrêt de bus mais je la vois nettement porter un téléphone à son oreille. Je raccroche. Ils sont avec elle, la gardent.

A part la femme qui s’est maintenant un peu éloignée, et s’affaire près du buffet, je pourrais presque distinguer son reflet dans le miroir sur le mur, nulle autre trace de mouvement. Où est passé le gros…

Le bruit de la porte d’entrée de l’immeuble interrompt mes pensées. Comme un bleu… Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt? Je bats précipitamment en retraite dans la petite ruelle qui s’enfonce le long du jardin public. Le cerbère perd du temps à regarder autour de lui et me permet de mettre de la distance entre lui et moi. La femme l’a envoyé à mes trousses. J’ai l’impression de l’avoir déjà vu mais la lumière du hall de l’immeuble ne l’éclairait que faiblement.
La femme pourrait ressembler à sa sœur. Elles ne se ressemblent pas et, la dernière fois que je l’ai vue, elle avait un court carré blond. Ce devait être à l’anniversaire de leur papa. Nous avions pris le TGV pour Bordeaux, une première pour moi; Je ne l’avais pas accompagnée les fois précédentes. Je n’étais pas familier de ces réunions familiales de circonstance et elle avait réussi à m’en préserver jusque là. Mais on n’allait pas me pardonner de louper les 65 ans du patriarche avec ses trois filles, les petits-enfants et les gendres faisant la claque… Merde ! Le malabar à la fenêtre, se pourrait-il que ce soit un de ses beaux-frères? Comment et pourquoi serait-il là?

Je me suis remis à marcher, plus lentement, à un rythme plus propice à la réflexion que mes déambulations de cet après-midi. La fatigue se fait sentir également. Depuis combien de temps suis-je en train de marcher ainsi? J’ai perdu la notion de l’heure. Mes pieds commencent à me faire mal, je m’arrête un instant près d’un lampadaire, songe un instant à retirer mes chaussure pour évaluer les dégâts.

Mais il me faut continuer. Je me suis éloigné de l’appartement.
Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt? La cour de l’immeuble mitoyen qui donne sur l’autre rue n’est pas fermée par digicode. De là, je ne verrai pas le salon mais pourrai surveiller la cuisine et notre chambre.

Je sursaute quand la porte de la cour se referme derrière moi. La cour est sombre. Mes yeux s’habituent à l’obscurité et j’avise le banc du jardinet que les résidents de l’immeuble ont aménagé contre le mur mitoyen de la cour. Elle a proposé de faire la même chose de notre côté mais s’est heurtée jusque là aux réticences des voisins. La vue depuis le balconnet de la cuisine est coupée en deux par le mur mitoyen, un coin de verdure sympathique d’un côté, une friche désolante de l’autre.

Je m’allonge sur le banc, une chance que la journée fut belle et que la nuit s’annonce douce. Tout est calme et seule la fenêtre de notre cuisine laisse encore filtrer de la lumière à travers les fentes des persiennes.

Et je suis allongé sur un banc, comme un clochard, alors qu’elle est retenue là-haut avec, au moins cette femme et cette brute. Mes doigts cherchent le contact métallique des clefs dans les poches de ma veste. Un petit passage permet de passer d’une cour à l’autre mais, dans l’obscurité, je risque de m’y accrocher sérieusement et de ruiner la discrétion nécessaire à mon entreprise. Je ressors dans la rue pour, contournant le coin de la rue, revenir dans notre immeuble par la porte. Une voiture de police passe au ralenti tandis que j’ouvre la porte d’entrée de l’immeuble. J’hésite un instant, trop longtemps, la voiture a déjà disparu dans la rue des Auvergnats. Qu’est-ce que je leur dirais? Il me faut régler cela moi-même et reprendre pied dans mon appartement, ma vie et la récupérer, Elle !
Quand je me suis retourné à l’angle de la rue, j’ai vu que la lumière s’est faite plus faible dans le salon, la petite lampe posée sur le buffet? La lumière du vestibule ou de la cuisine parvenant jusqu’au salon? Ils ne dorment pas? Se relaient-ils pour la garder éveillée? L’empêcher de dormir? Je tombe moi-même de sommeil mais je ne parviens pas à rentrer dans l’immeuble, j’ai peur, c’est vrai. Moi, le seconde ligne toujours prêt à me sacrifier sur le terrain, à faire bloc avec les copains du pack, ayant parfois protégé l’un ou l’autre de mes coéquipiers auquel la troisième mi-temps avait fait perdre tout repère social de bonne conduite. Moi, donc, je reste là dans la rue au lieu de monter et d’aller affronter l’appartement.

Le ciel commence de s’éclaircir, les premiers travailleurs repeuplent la rue peu à peu. Je m’assois sur un banc, les bras fermement croisés sur mon ventre. Je ferme les yeux. Elle est là, devant moi, les yeux ironiques, la fossette creusée par un sourire qui va enfler en une quinte de rire irrépressible. Les yeux fermés, les sens en veille, je filtre les bruits du dehors… le passage des éboueurs, le volet du bar-PMU de la place, les discussions bruyantes des femmes de ménage quittant les bureaux qui ont colonisé l’immeuble de l’ancien grand magasin. Combien de fois ai-je entendu ces bruits depuis le balcon du salon quand je fumais ma première cigarette pendant que le café passait dans la machine,…. J’ai gardé un temps l’habitude de cette pause après mon arrêt de la cigarette, avant d’aller la réveiller doucement, gentiment.

Ce monde du petit matin reste discret, se mélange peu voire pas, et personne ne vient me déranger. M’identifient-ils seulement comme quelqu’un du quartier? Un clochard arrivé la veille? Sans chien, ni sac.

Combien de temps ai-je fermé les yeux? Ai-je seulement dormi? Je ne pense pas mais, si les lampadaires sont encore allumés, le ciel a pris ses couleurs de l’aube, dégagé, rosi par le soleil pointant son nez.

Je retourne au pied de l’immeuble. La fenêtre du salon est-elle encore éclairée? Impossible de le dire maintenant. Il y a un peu de monde sur le trottoir. Je contourne le véhicule des Pompes Funèbres garé sur le trottoir. Six Feet Under est sa série préférée. Je n’ai pas trouvé de gros break américain. Sa sœur aurait trouvé cela de mauvais goût et , de toutes manières, elle a préféré s’occuper de tout. Je n’aimerai pas les fleurs et les couronnes mais elles partiront avec le cercueil dans le four…

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