La thérapie de la condamnation

Je me suis acheté une voiture bleue. Cela ne fut pas simple d’en arriver là. Pour raccourcir, il faut forcément choisir, optimiser, accepter une certaine perte. Je n’avais jamais été préparé à cela et, pourtant, il ne m’avait pas fallu 3 jours pour y parvenir. Etais-je un élève doué? Ou bien simplement hyper-motivé par la réussite de la probation? Un peu de tout cela sans doute. Ma conseillère serait fière de moi.
Après cette première phrase courte, d’autres étaient venues, presqu’aussi concises, à l’invite de mes co-locuteurs qui voulaient en savoir plus. De la brièveté de mes phrases dépendait l’attention que les gens me portaient. Comment avais-je pu faire tout le contraire pendant toutes ces années? Un ami m’avait donné sa réponse, très imagée, un rien à l’emporte-pièces : tel un gaz, je remplissais l’espace que l’on me laissait libre. La nature n’a-t-elle pas horreur du vide?
C’était aussi mon cas. Ce qui précède peut faire douter le lecteur. Mais, je vous l’assure, les choses n’ont pas toujours été si simples !
A cette époque, on me coupait souvent la parole, j’en cherchais les causes dans ma voix, je ne la supportais pas lorsque je l’entendais sur mon répondeur. Avec le recul, les gens essayaient peut-être simplement de me forcer à prendre ma respiration, à m’arrêter le temps pour eux d’assimiler la vingtaine de mots enfilés sur le même collier.
Ce n’était pas venu d’un coup, il m’avait fallu lutter contre ce sentiment fâcheux de ne pas avoir tout dit, de ne pas avoir été assez précis. Mais j’avais l’impression qu’il me fallait tous les mots du dictionnaire pour que ma pensée soit transcrite aussi fidèlement que possible.
Au bac de français, cette manie remontait loin dans le temps, je n’aurais jamais pu choisir le résumé. Seule la dissertation, au prix de mille contraintes lors de la rédaction , me permettait de m’exprimer. Cela ne m’avait pas rapporté beaucoup de ponts mais je ressentais moins de frustration dans l’exercice de la dissertation que dans les autres.
Faire des rédactions au collège était un cauchemar car, au moment de recopier, je ne résistais pas à l’envie , devenue irrépressible avec le temps, de modifier une phrase, rajouter un exemple, de digresser enfin, et me rendre compte que ma copie devenait incohérente par ses ajouts de dernière minute. Curieusement, je ne faisais qu’ajouter, retirer du texte m’était alors impossible.
Entre synthèse et exhaustivité, mon camp était vite choisi. Mon discours n’en était pas plus clair ni convaincant. Pire, je perdais en route lecteurs et auditeurs. Je ne collectionnais pas, j’accumulais. Je vivais heureux comme cela, ignorant les incidents de parcours qui, si ils me touchaient, ne questionnaient pas ma profusion de mots;

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