Les brumes de Vian

Je me suis attaqué ce week-end au tri des livres de la bibliothèque de mes parents, enfin de ceux qu’ils n’emmènent pas avec eux dans leur nouvel appartement.
Je suis loin d’avoir lu tous ces livres, pas toujours des romans, les ouvrages de médecine ou d’hommes politiques occupent une belle place : ils feront le bonheur de ma soeur.
Mais, il en est un que j’ai lu et relu à l’heur du lycée, plus particulièrement en classe de seconde. J’avais dû le découvrir quelques mois auparavant, un recueil de nouvelles de Boris Vian tout de même : « Le loup-garou ». Certaines choses devaient me passer par-dessus la tête. Mais il est un texte qui avait été assez évocateur pour moi : « L’amour est aveugle ». A l’heure des émois adolescents, du feuilletage des pages lingerie des catalogues par correspondance et des fermes progrès de la dextérité.
J’avais d’autres lectures, mais cette nouvelle allait revêtir une plus grande importance avec un devoir de français en fin de classe de seconde.
Notre enseignante voulait-elle nous accorder une récréation au milieu de dissertations et de commentaires composés ennuyeux? Quoiqu’il en soit, elle nous proposa le sujet suivant : « La Terre va être détruite, il ne reste plus que 24 heures. Comment occupez-vous le temps qu’il vous reste à vivre? »
Un sujet « tarte à la crème » qui se semble appeler que textes creux ou provocations comme réponses. Ma première intention fut d’expédier ma copie en une ligne, en une phrase : « Je ne supporte pas cette perspective et me suicide ». Trop fumiste. Je ne me voyais pas rendre pareille copie. J’abandonnai cette idée et me revint alors cette nouvelle de Vian : j’allais narrer une grande partouze dans les rues de ma ville, orgie dont je serais également acteur.
Le style était pauvre, l’histoire cousue de fil blanc mais, le stylo reposé, j’étais fier de moi, même si, comme une cerise sur le gâteau, j’allais rajouter l’élément de narration de trop, celui qui allait tout faire s’écrouler : je rajoutais une de mes profs de français parmi mes conquêtes de fin du monde, avec force détails.
Je ne montrai la copie à personne mais, une fois rendue, je me vantais de ma bravade, certains restant incrédules, d’autres me traitant de fou.
Les semaines qui passèrent avant le retour de copies furent très occupées par l’objet de fantasmes nés de cette copie. Je n’avais jamais fantasmé sur elle avant le devoir mais, le fait de la livrer à mes jeux érotiques, lui avait conféré une place de choix dans mes branlettes de cette période.
Les scénarios de ces vaines branlettes ne prévoyaient pas ce qui allait se passer. Ma copie ne me fut pas rendue ; j’étais convoqué à un rendez-vous en salle des profs.
En arrivant au rendez-vous, je me retrouvais seul face à ma prof. Je m’étais tassé, redevenant l’élève studieux. Je ne garde que peu de souvenirs de l’entrevue, si ce n’est qu’elle se termina par la destruction de concert de ma copie et l’injonction de refaire une copie.
Je sortis estomaqué de la salle des profs, reçus un peu de soutien de mes camarades, choqués de la censure mais, n’ayant plus de traces de la copie incriminée, l’affaire en resta là. Je refis une copie, où je passais mon temps à écouter de la musique après avoir pillé un disquaire. Cette copie ne fut pas notée, assez lourdement annotée.
Le commentaire pour le français dans mon bulletin scolaire fut cette année-là : « un certain style mais qui n’arrive pas à s’exprimer dans tous les types de devoirs. » Cet incident n’eut pas de répercussions sur mon dossier scolaire et cela me mit un peu de plomb dans la cervelle.
Je pensais que mes parents n’avaient jamais eu vent de l’histoire et, à l’heure de faire le tri des livres, je me disais que, 30 ans après, je pouvais bien soulager ma conscience. J’expliquais à ma mère l’importance du livre pour moi, par rapport au devoir censuré. Elle me dit alors qu’elle l’avait appris à l’époque par une autre de mes profs à l’issue d’un conseil de classe où elle était déléguée-parent, avec comme recommandation de ne pas m’en parler. Je restais sur le cul. Non content d’avoir été censuré, on avait informé, sur le ton de la confidence, mes parents dans mon dos. Ma mère ne m’a pas dit ce qu’elle avait pensé à l’époque. Elle releva simplement, avec sa délicatesse habituelle, la reliure abimée à l’endroit des pages de la nouvelle.
De temps à autre, quand j’évoque ce souvenir, je me demande si la censure était la meilleure réponse à donner à ce qui n’était qu’une mauvaise blague de potache, une provocation puérile d’un élève de seconde, immature mais, de manière générale, plutôt tranquille. Noter ce devoir pour ce qu’il valait, avec son style plutôt pauvre, ses emprunts au pire de la littérature de gare et ignorer l’ultime et inutile provocation autour de la présence de la prof de français.
Comment serait traitée pareille copie aujourd’hui? Y a-t-il ou y avait-il une recommandation sur l’attitude à adopter face à ce type de devoirs? Ou est-ce laissé à l’appréciation de l’enseignant, éventuellement épaulé par le professeur principal?

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