No Tweets Last Night

Nous échangions parfois par tweets interposés et c’est comme cela que j’avais su où et quand la rencontrer. Ce n’était pas de l’espionnage tant une grande part de sa vie réelle était transparente dans son univers virtuel. Des photos distillées au fil des jours avaient révélé ses goûts vestimentaires, sa coupe de cheveux, le contour de son oreille, ses mains, la longueur de ses jambes sans doute augmentée par l’objectif de son téléphone portable. Ses chaussures étaient aussi l’objet de photographies et de messages.

J’avais attiré son attention par ces blagues à tiroir qu’on me reprochait généralement dans la vraie vie. J’avais parfois l’impression de taguer les murs des personnes que je suivais. La réaction la plus fréquente était l’indifférence. Mais elle, au fil du temps, en vint à me tendre des perches que je saisissais et cela donnait lieu à des échanges lettrés, étalés au gré de mes accès à Twitter. De son côté, elle semblait connectée en permanence.

J’avais eu, du moins je le pense, le premier, l’idée de la rencontre réelle, lançant des ballons qui partaient se perdre. Échanger en dehors de Twitter m’avait effleuré l’esprit mais je n’avais pas eu le temps de le proposer lorsque, la semaine précédente, elle avait annoncé sa venue dans ma ville pour une conférence. L’occasion était trop belle et je jouais de toute ma curiosité et de mon esprit fureteur pour reconstituer les pièces du puzzle de son emploi du temps.

Le jour dit, je cherchais à avoir la confirmation de mes recherches mais elle était aux abonnées absentes. Je profitais de la pause-déjeuner pour me rendre sur place et tenter d’en savoir plus. J’avais reçu son premier message alors que je rentrais dans le bâtiment du congrès. C’était l’heure de la pause, elle n’avait que peu de temps , allait avoir une après-midi chargée.

Elle apparaissait rousse sur ses photos où elle dévoilait une partie de sa chevelure. J’essayais de la localiser mais n’y parvenais pas. J’avais reçu un deuxième message à l’heure de la reprise des conférences et quittais le Centre des Congrès à regrets, sans avoir twitté quoi que ce soit. J’avais pris le temps de lui répondre, proposant de nous retrouver en fin de journée pour aller boire un verre mais elle n’avait pas répondu.

Je guettais vainement des tweets durant l’après-midi. De retour sur place, j’essayais de me faire discret mais, au détour d’un escalier, c’est elle qui était venue à ma rencontre. Un sourire cabotin avait désarmé mes récriminations. Je ne l’aurais jamais reconnue. Elle était vêtue plus classiquement que sur les photos et avait ramené ses cheveux en un sage chignon de danseuse.

Le temps était splendide et elle avait proposé une visite guidée de ma ville après un détour par son hôtel. Seul dans le hall, j’avais réfléchi à ce que j’allais lui montrer, à comment nous allons nous déplacer, songeant aux vélos loués par la ville. Je les utilise régulièrement, avais twitté dessus ; cela ne pouvait que lui plaire. Tout allait dépendre de sa tenue.

Elle était apparue, métamorphosée, vêtue plus confortablement d’un jean, d’un pull noir sous sa veste en cuir et chaussée de ses DocMarten’s jaunes.

Elle avait ri à l’idée de découvrir la ville à vélo avant d’acquiescer. Nous prîmes nos montures au pied de la Philharmonie pour rejoindre le Glacis, de l’autre côté du Pont-Rouge. J’hésitais un instant avant de faire le détour par le cimetière et ses arrosoirs en libre-service comme des caddies. Elle profitait de chaque pause pour prendre une photo. Twittait-elle ensuite ? J’aurais bien voulu le savoir mais j’entendais bien profiter de l’instant présent plutôt que de sembler l’espionner en me penchant sur mon écran.

Nous rendîmes nos vélos d’assaut à une borne près de l’entrée de la zone piétonne. Je proposai d’aller boire une verre mais elle préféra prolonger la balade dans les rues de ma ville, côte à côte. Ma main l’effleurait parfois, au hasard du courant contraire de la foule quittant les bureaux du centre-ville. J’avais en tête de passer par les endroits que j’avais photographiés et que j’avais décrits sur Twitter : un disquaire survivant, le square Jan Palach, le garde devant le Palais Ducal…

Elle prenait une photo à chaque pause, pianotait sur son téléphone. Je flairai le ridicule de vérifier sur Twitter ce qu’elle avait écrit, de sortir mon smartphone. Elle vit mon hésitation, sourit et s’éloigna. Dans la mauvais direction. Je la tirai par la manche, elle se retourna, nous marquâmes un temps, un cycliste brisa ce petit moment d’incertitude où les doigts se font fébriles, les lèvres incertaines, les yeux fixes. Je voulais l’emmener au bord de la vallée, en face du Centre des Congrès, tout près d’une sculpture qui venait de reprendre sa place après sa restauration, j’avais posté la photo de la manœuvre. Nous étions à la limite de la Ville Haute, un lieu où je passe très fréquemment, à pied ou avec le même vélo lourdaud aux gardes-boues bleus. Il y a six mois déjà, j’avais photographié le Quartier d’Affaires, sur le plateau en face., « Le soleil se lève à l’est ». Ce devait donner lieu à notre premier échange, mi-pince, mi-rires.

Clic-clac, elle a pris la Cité Judiciaire, ses bâtiments érigés là il y a quelques années, bien longtemps après le concert de Charlélie Couture en 1995.

Elle était jolie, le sourire frondeur, la frange candide. Ses joues rosissaient un peu à la fraîcheur de la nuit. Elle remonta le col de son blouson. J’allais poser ma main sur son avant-bras mais, se remettant en route, elle esquiva mon geste, minaudant un chocolat chaud au beurre salé. Mes pérégrinations dans ma ville ne lui avaient que peu de secrets. Et moi qui pensais twitter dans le vide…

Près du musée d’histoire naturelle, je lui montrai la Chambre des Députés et l’étrange passerelle qui enjambait la rue, reliant deux bâtiments. Nouvelle pause-photo et écriture devant le garde du Palais : une de mes photos avait intrigué un Américain qui collectionnait les clichés de gardes de palais. On s’en était moqué en privé.

Les lycéens avaient quitté le salon de thé et nous trouvâmes une table tranquille, près de la fenêtre, à l’écart du passage. Nous prîme notre temps pour choisir le parfum du cube de chocolat que nous allions laisser fondre dans notre mug de lait chaud.

Elle prit quelques photos du cube de chocolat entier, puis à moitié fondu et, enfin, alors qu’il ne restait plus qu’un fragment solide sur le bâtonnet, pianotant toujours après chaque cliché. Lorsqu’elle s’absenta un instant, mon téléphone me brûlait les doigts : j’étais assailli par la curiosité mais tenaillé par la crainte d’être pris sur le fait. Elle a toujours été beaucoup plus prolixe que moi car je peux rester des journées sans twitter, restant spectateur des messages.

Tournant le dos à l’entrée de la salle, je ne l’entendis pas revenir. Elle me murmura son envie de cuisine grecque, réveillant le souvenir ambigu d’un délicieux calamar grillé et d’une rupture consommée après l’ouzo : le calamar avait juste eu le temps d’être envoyé sur Twitter.

Une fois dans la rue, je lui proposai plutôt de pousser jusqu’au restaurant italien de Luigi, témoin de nombre de mes déjeuners en solo, chose qui me plaisait bien, et l’occasion de messages postés sur le coin de la table. Elle resta sur le trottoir tandis que je rentrais négocier une table libre avec Luigi. Il regarda par la fenêtre, elle était concentrée sur son écran de téléphone, elle ramena une mèche derrière son oreille gauche : il me promit une table dans la demie-heure à suivre.

Je ressortis, elle lèva les yeux de l’écran, nous avions le temps d’aller saluer le Mahatma Gandhi. Un buste du moins est posé sur une colonne, au bord d’une allée du parc, à cinq minutes à pied du restaurant. Cela devrait lui plaire ; j’avais twitté une photo le jour où je l’avais découvert au hasard d’une balade en vélo dans le parc.

La température avait fraîchi et nous marchions plus près l’un de l’autre. Je pris conscience de son eau de toilette. La proximité ? Une petite touche ajoutée tandis que je parlementais avec Luigi ?

Nous avions beaucoup parlé tout à l’heure, à la fin des conférences, tandis que nous rejoignions son hôtel du pas nonchalant des flâneurs, découvrant ainsi la ville de loin. Elle m’avait montré sa bague en céramique décorée de poissons à son index gauche, bijou qui avaient nourri une conversation deux jours durant. Elle lui venait de sa sœur, céramiste à ses heures.

Il n’y avait pas beaucoup de place pour le hasard dans le choix de ses tenues. Voilà ce à quoi je pensais, la bouche un peu sèche, tandis que nous approchions de la statue. Elle avait pris une photo tout en se perdant en conjectures sur la raison de la présence de ce buste.

Un bruit de rollers nous avait fait sursauter et, perdant l’équilibre, elle s’était raccrochée à moi. Nos mains s’agrippaient , nos corps l’un contre l’autre, son souffle dans le mien, ses lèvres, les miennes. Une seconde. La chamade. Le calme revenu, ne pas rompre le charme par des paroles inutiles. J’y avais pensé, l’avais espéré mais, voilà, c’était arrivé et cela faisait date, avec un Avant, un Après. A moins que je n’aie rêvé, à moins…

Son corps menu blotti contre le mien balaya toute réflexion, n’être qu’animal, accueillir et amplifier la trame de nos contacts, ne pas jouer d’@ ni de #, ni d’allitérations.

Elle tira des gants fins de sa veste et, sa main réchauffant la mienne, nous revînmes vers les lumières et le restaurant. Chaque passage clouté était une Station de notre Carte du Tendre.

Assis au bar, Luigi nous proposa un verre de Lambrusco rosé. Porter un toast ? C’est elle qui proposa de le porter à Twitter. Pourquoi pas ?

Entraînée par les bruits des conversations en italien des tables voisines, elle répondit dans sa langue à Luigi, devant moi qui n’allais jamais plus loin que « Grazie mille » ou « Prego ». Luigi reprit assez vite en français. Sa grand-mère maternelle venait d’un village proche de celui de Luigi. A l’occasion, elle me préparerait un ragût à la façon de sa grand-mère. A l’occasion ? Les jalons commençaient à se poser, un peu malgré moi, mais sans déplaisir.

Nous goûtâmes le plat l’un de l’autre : j’avais pris un risotto aux cèpes, elle avait suivi le conseil de Luigi avec des farfalle au ragoût de marcassin. Nous nous étions brièvement tenus la main en attendant nos plats, mon esprit tournant à pleins régimes, me projetant dans les voyages en train une semaine sur deux, les interrogations à venir sur un rapprochement géographique.

Elle photographia nos assiettes, elle avait photographié nos verres de Lambrusco.

Elle commença de parler de sa famille, de ses racines écartelées entre le sud de l’Italie et l’Anjou, de sa sœur aussi blonde qu’elle était brune. Nos échanges sur Twitter étaient impersonnels ou, plutôt, non-personnels. Même par message privé, rien ne filtrait de nos familles.

Elle échangea quelques mots en italien avec Luigi au moment du dessert et, Luigi reparti, je lui pris la main : la gauche, elle m’avait dit être droitière. Ses doigts étaient longs et fins, les ongles rongés courts. Elle photographia nos doigts croisés. Puis les desserts avant que nous ne piochions l’un chez l’autre, partageant d’une cuillère tendue vers la bouche de l’autre. Les conversations bruyantes de chez Luigi ne nous atteignaient plus.

Il n’y avait plus foule dans les rues quand nous sortîmes et nous marchâmes tranquillement, elle évoqua la cuisine de sa grand-mère, les senteurs de l’Italie, sa main dans la mienne, le chaud contact de la laine entre nous.

Les feux étaient rares mais nous prenions n’importe quel prétexte pour nous arrêter et nous embrasser, une photo au milieu : nos mains, mon écharpe, mes doigts dans ses cheveux… J’eus une pensée fugace pour tous ces gens qui la suivaient sur Twitter, me sentant bêtement fier, moi qui restait en arrière, brodant sur ses messages.

Devant son hôtel, nous nous embrassâmes plus longuement, plus fougueusement, plus passionnément, nos corps comme emboités, mes mains serrant son corps frêle sous la veste de cuir.

  • Viens ! Il est minuit passé !

Photos de nos pieds en quinconce dans l’ascenseur, ma main sur sa poitrine.

Au bout du couloir, sa chambre. Elle ouvrit la porte, me tira presque par la manche, referma la porte, lança sa veste sur le fauteuil, se colla à moi, me mordilla l’oreille, me susurrant :

– No tweets tonight…

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